Peut-on émettre l'hypothèse (avec Alain Robbe-Grillet) que toute oeuvre a à voir avec le double, avec la duplication? Et l'écrivain de rappeler que ce n'est pas un hasard si le personnage principal de ‘Lolita' se nomme Humbert Humbert. Le premier ‘effet double' était de visiter l'exposition de Pierre Molinier et celle de Brice Dellsperger la même journée (1) et de se retrouver devant le Chaman du premier et devant une des photos de Jean-Luc Verna, acteur des films du second: différence et répétition.
"Il se confirme homme sans moralité et s'en fait
gloire et honneur." (2)
Il est toujours complexe d'aborder l'œuvre de Pierre Molinier, trop de scandales, trop de sexe, trop de ‘ghetto bordelais'... On lit toujours qu'il y a une actualité, des expositions, des publications et puis finalement on se rend compte que tout cela est éparpillé, diffus et finit par se perdre comme si l'œuvre continuait de provoquer finalement une résistance partagée. Il faut donc saluer la publication (enfin!) d'un ouvrage de référence sur le 'vieux kroumir' (3).
L'homme n'est pas facile, il attire, cherche les provocations: "Je ne m'en tiens pas aux professions de foi stériles. En toute occasion dans la vie, je suis un réalisateur total." (4) A ceux à qui il a affaire, il glisse dans leur boîte aux lettres sa carte de visite au joug d'autofellation, il réalise ses plus beaux glacis avec son propre sperme et avant son suicide, il s'amuse déjà de la réaction horrifiée des étudiants médecins qui disséqueront son corps et découvriront ses jambes épilées, ses ongles vernis.
Ce n'est pas nouveau, déjà à l'époque du surréalisme, André Breton s'enthousiasme pour les peintures de l'artiste bordelais et puis lorsque Molinier lui apprend qu'il gère en même temps un bordel, on sent que Breton veut d'un seul coup mettre de la distance, oui à l'amour courtois mais les photos érotiques de Molinier non ou alors plutôt de loin! Les dernières photos réalisées avec Thierry Agullo travesti sont aujourd'hui encore qualifiées de consternantes. Le trouble, c'est le passage de ce petit homme au visage carré, parfois souriant à celui de l'antre de la rue des Faussets qui va se prêter à tous les rituels possibles et imaginables du travesti. Des admiratrices, admirateurs: Emmanuelle Arsan, Hanel, Luciano Castelli... posent dans l'atelier avec le cérémonial fétichiste immuable: les chaussures, les bas, les bustiers, les porte-jarretelles... toujours noirs. Pierre Molinier pose lui-même pour les photos et les montages les ‘pires': "En me trémoussant dans un mouvement de va et vient, le godemichet me chatouille voluptueusement le trou du cul, ma queue si subtilement gainée prend un plaisir extrême en s'agitant sur des coussins qui sont ‘des cuisses' il m'est difficile de résister trop longuement ainsi." (5)
C'est la recherche désespérée d'un double, parfois tourné vers les modèles, dans un courrier, Emmanuelle écrit: "Vous qui êtes un autre moi-même...", parfois vers lui-même comme être androgyne, homme et femme en même temps, exposer le phallus et le cacher. Alors, un monde complet et cohérent se met en place avec ses rituels, ses poses, ses jeux érotiques, ses mannequins, ses poupées, ‘l'éperon d'amour'... mais aussi la vie, la petite mort et la mort: "ça me fait terriblement chier de vivre et je me donne volontairement la mort et ça me fait bien rigoler; j'embrasse tous ceux que j'aime de tout mon cœur".
"...: son corps y est littéralement au service d'un
personnage, d'une situation, d'une action, d'une
image qui existe au préalable et à laquelle il
renvoie sans tricher." (6)
Cela fait quelques années que Brice Dellsperger a entamé la série des ‘Body Double', sur le papier. C'est assez simple, il retourne certaines scènes de films judicieusement choisies avec la plupart du temps son acteur fétiche qui n'est autre que l'artiste Jean-Luc Verna... Le titre fait référence au film de Brian de Palma qui mettait déjà en abyme d'autres films d'Hitchcock. Les quarante minutes de la projection de ‘Body Double 22' sont riches en sensations: quarante minutes de double de ‘Eyes Wide Shut' avec l'incroyable Jean-Luc Verna dans tous les rôles, en homme aux tatouages et piercings exacerbés ou en femmes à la peau blanche, passées au fond de teint et parées d'une fausse poitrine, mais la performance d'acteur, comme on dit, sert avant tout le trouble qui naît de cette re-création. Alain Robbe-Grillet évoque deux rencontres avec son double, enfant sur une plage bretonne et lors d'un voyage en Corée, le trouble c'est "m'attendent-ils maintenant et toujours?"
Yves BROCHARD est critique et enseignant à l' université de Lille 3
(1) Pierre Molinier, oeuvres inédites, Galerie Kamel mennour, Paris 11/02-06/03/2010
Brice Dellsperger, More Body Doubles, Galerie Air de Paris, Paris 20/02-20/03/2010
(2) Pierre Petit Molinier, une vie d'enfer, Éditions Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, Paris 1992
(3) Jean-Luc Mercié, Pierre Molinier, Les presses du réel/Kamel Mennour 2010 (English edition available)
(4) Op.cit. note 1
(5) Pierre Molinier photographe, une rétrospective, Edition Mennour 2000
(6) Eric Troncy, L'interprète, catalogue Jean-Luc Verna * Vous n'êtes pas un peu beaucoup maquillé?-Non, Le Parvis, Ibos 2002