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CLAUDE ET FRANÇOIS-XAVIER LALANNE AU MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS À PARIS: LES LALANNES

François-Xavier Lalanne 'Rhinocrétaire II' 1966, Musée des Arts Décoratif, Paris, ADAGP, © Les Arts Décoratifs, photo Jean Tholance
François-Xavier Lalanne 'Rhinocrétaire II' 1966, Musée des Arts Décoratif, Paris, ADAGP, © Les Arts Décoratifs, photo Jean Tholance

‘Je suis l'homme à la tête de chou
Moitié légume moitié mec'
(1)

La sculpture ‘L'homme à tête de chou' avait fortement impressionné Serge Gainsbourg au point d'en acheter un exemplaire: "J'ai croisé l'homme à tête de chou dans la vitrine d'une galerie d'art. Quinze fois je suis revenu sur mes pas, sous hypnose, j'ai poussé la porte, payé cash et l'ai fait livrer à mon domicile". C'est lui qui la photographiera dans la cour de la maison rue de Verneuil pour la pochette de l'album éponyme. Le disque décrit les sentiments amoureux d'un quadragénaire pour une jeune shampouineuse, leurs jeux érotiques jusque la mort et la folie.

On retiendra la folie pour aborder l'œuvre de Claude et François-Xavier Lalanne, folie des formes et surtout folie de faire en sorte que l'humain soit partie prenante de l'œuvre. On peut parler d'une seule et même œuvre et elle paraît simple à première vue: des sculptures animales, végétales... Et pourtant la critique ‘bute' sur ces sculptures, ou pire on les traite comme élégantes et décoratives. Si l'on fait l'effort de regarder et surtout de se laisser happer par cet univers, ça se complique très vite: on titre ‘les Lalanne' alors qu'il s'agit finalement de deux œuvres distinctes conçues et réalisées dans deux ateliers voisins mais différents. On les imagine concevant leurs œuvres derrière un bureau d'étude et on ne les connaît qu'en bleu de travail avec les lunettes de soudeur. On les imagine fréquentant la haute société parisienne et ils exposent au salon de la jeune peinture, alors l'un des plus engagés et ainsi de suite...

VIE

Comme leurs amis: Yves Klein déclarant à Arman "tu prends le plein, je prends le vide" ou encore comme Tinguely et Niki de Saint Phalle, ils se sont partagés l'univers, pour elle le végétal pour lui l'animal. Pour elle la galvanoplastie, l'empreinte, le moulage, pour lui le travail plus traditionnel sur le métal. Ils ont débuté voisins de Brancusi et ensuite ont fréquenté tout le groupe des Nouveaux Réalistes ... L'amitié les a entraînés sur les voies les plus incongrues (et les plus belles!): un repas à la Eat Art gallery de Daniel Spoerri en Décembre 1970 où le corps de François-Xavier Lalanne moulé a servi pour élaborer un repas complet que les convives étaient invités à partager et c'est eux aussi qui concevront le repas de vernissage de l'exposition Dali à Beaubourg. Claude Lalanne réalisera également des sculptures/ empreintes pour les mannequins de la collection automne-hiver 1969 d'Yves Saint-Laurent, un de leur grand collectionneur, les bijoux de Mata-Hari pour ‘CIVIL warS' de Bob Wilson et c'est elle aussi qui réalisera la cuirasse de Bruno Ganz dans ‘Les ailes du désir' (de Wim Wenders - ndr). Commencer par cela, est-ce anecdotique? Non, car je perçois leur œuvre comme directement ancrée à la vie dans tout ce qu'elle a de positif: notre environnement devient une source de plaisirs, le quotidien une fête et le regardeur peut devenir actif. Gilbert Lascault écrira très justement: "Ces œuvres luttent, un peu sournoisement, sur deux fronts. Cette ménagerie fantastique, dont certaines personnes très riches vont devenir les exclusifs gardiens, se situe bien étrangement dans notre univers culturel. Les Lalanne ne veulent pas produire des œuvres d'art inutiles, isolées de la vie." (2)

LUXE

La question du rapport au luxe est essentielle dans tout ce que cette œuvre entretient de relations avec la notion de dépense que Georges Bataille a si bien décrite. Dans le milieu artistique avec ses sacro-saintes catégories esthétiques, son dogme de l'art pour l'art, cette liberté qui rime avec frivolité, luxe, agit comme un cheval de Troie. C'est dans cette part de dépense que l'on retrouvera, je pense, ce qui peut définir cette œuvre: le rapport au faire et à l'utilitaire. Claude Lalanne, à travers l'empreinte et la galvanoplastie travaille de façon empirique, elle improvise alors que François-Xavier Lalanne a besoin de la partition constituée par le dessin pour élaborer ses œuvres. Lorsqu'il débute le travail sculptural, tout est déjà conçu dans sa tête. Il maîtrise parfaitement toutes les techniques du métal repoussé mais aussi parfois de matériaux plus contemporains comme la résine. Au détour d'un entretien il reviendra sur ce fondamental: "On doit transformer le matériau, c'est le rôle de l'artiste". C'est lui qui dans un texte rédigé comme une série d'interrogations posera la question des rapports entre l'art et l'artisanat; "Peut-on être en même temps artiste et artisan? Dans ce cas, en résultera-t-il une œuvre d'art ou un objet d'art? Ou les deux à la fois?" (3). Claude Lalanne va réaliser des chaises, des rampes d'escalier, des bijoux, des couverts et François-Xavier Lalanne des moutons/sièges, un fauteuil/crapaud, un Rhinocrétaire (rhinocéros/secrétaire), un Gorille de sûreté (gorille/coffre-fort), un Lapin à vent (lapin/girouette), un Babouin (babouin/feu de bois)...Là aussi se pose, à mon avis, cette question de dépense car ces sculptures servent à quelque chose mais ne dépendent pas de leur utilité: "Ce ne sont pas des meubles, ce ne sont pas des objets, ce sont des sculptures ayant... une forme d'utilité. Une utilité quelque fois, quelque part? Et parfois pas du tout"(4)

Une porte s'ouvre et déjà de nouvelles questions nous assaillent: Pourquoi une telle attirance vers ce qui pourrait ne paraître qu'un univers artistique mondain et utilitaire? C'est que quelque part cette œuvre nous renvoie aux moments de trouble que l'on connaît devant ce qui sort des chemins balisés de l'histoire de l'art et qui nous interroge, nous irrite. Souvent, c'est ancien, on l'a vu dans nos années d'apprentissage, on l'a regardé rapidement et puis c'est revenu plus ou moins longtemps après avec insistance. Il y a quelques artistes comme cela... Des noms? Allen Jones en Angleterre, Thomas Bayrle en Allemagne, Bruno Gironcoli en Autriche, Gianni Piacentino en Italie. Chez tous ces prestigieux artistes, on trouvera pour la plupart l'ambiguïté entre l'artistique et l'utilitaire, les œuvres qui renvoient à des formes fondamentales comme le siège, la table... Et puis je vois cette œuvre comme établissant un de ces liens improbables entre le surréalisme dans ce qu'il a de meilleur (Dali, Magritte...) et le Nouveau Réalisme, le Pop Art et pourquoi pas, paradoxalement l'Arte Povera.

MUSÉE

La dernière (et non la moindre) question restant celle de la présentation de ces œuvres. Le choix du musée des arts décoratifs est évidemment déjà symptomatique mais aujourd'hui les musées veulent une ‘scénographie', c'est Peter Marino qui a été chargé de ce travail. Architecte, lancé par Andy Warhol, c'est aussi l'un des grands collectionneurs des Lalanne, cela montre aussi l'engouement des américains pour cette œuvre. Marino, qui connaît donc bien, a opté pour la re-création d'un espace de château et de ses jardins, couloirs sombres, grands murs de végétations "offrant un écrin idéal aux œuvres animalières et végétales..." (5). Certes le couple Lalanne vivait et travaillait à la campagne, certes l'œuvre est centré sur l'animal et le végétal mais ne valait-il pas mieux au contraire la présenter comme une œuvre sculpturale classique? D'abord dans un musée d'art et surtout dans un contexte dépouillé et sans cet environnement décoratif? La question reste ouverte et chacun se forgera son opinion. Mais finalement l'on attend toujours la structure artistique qui posera différemment la question de la dimension artistique de cette œuvre, un peu comme le geste de Remy Zaugg en 1991 présentant les petites sculptures de Giacometti sur de gigantesques socles blancs (6). Une piste était montrée avec le parti-pris de François-Xavier Lalanne pour leur exposition parisienne en 1987 (7). Il avait privilégié les pièces de petite dimension et avait opté pour des socles monumentaux qui citaient la sculpture minimaliste. L'autre exposition possible était celle de conserver la fonction des sculptures, et pourquoi pas dans le musée, une salle dans le pénombre car l'éclairage est de circonstance et là, au milieu: un rhinocéros en métal: " la même chose se passe avec le Rhinocéros qui, s'ouvrant, devient bar, si cela ne vous dérange pas d'avoir affaire à un tel monstre quand vous avez envie d'un cocktail, cocktail d'autant plus excitant qu'il aura été fourni par une œuvre d'art travestie en meuble. Ainsi, maintes sensations plaisantes comme boire, admirer une belle choses et l'utiliser comme il se doit, sont pour ainsi dire "débouchées" en même temps" (8). Cet aspect ‘insaisissable' est probablement pour beaucoup dans le manque d'intérêt pour leur œuvre en France et les contresens qui ont finalement toujours entouré leur travail alors que le reste du monde les adoptera très vite, à commencer par les Etats-Unis, le Japon où Claude Lalanne, désormais seule, a inauguré le 15 avril un jardin privé animé par dix de leurs sculptures.

Yves BROCHARD
est critique et enseignant à l'université de Lille 3

(1) Serge Gainsbourg, ‘L'homme à tête de chou', 1976
(2) Gilbert Lascault, Paris-Normandie 23 janvier 1970 cité dans ‘Les Lalanne' Editions d'Art Albert Skira, Genève 1991
(3) ‘François-Xavier Lalanne Artiste/Artisan', Musée des Arts Décoratifs, Paris, 24 mai - 6 septembre 1977
(4) Claude et François-Xavier Lalanne cités dans le dossier de presse
(5) Dossier de presse
(6) ‘A.Giacometti: sculptures, peintures, dessins', Musée d'Art Moderne de la ville de Paris, 30 novembre - 15 mars 1992
(7) ‘Les Lalanne ‘galerie Daniel Templon, Paris, 28 novembre - 31 décembre 1987
(8) John Ashbery, ‘Les Lalanne', Dallas, avril 1986. Cité dans Les Lalanne Editions d'Art, Albert Skira, Genève 1991


Les Lalanne Les Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli, 75001 Paris, 18 mars - 4 juillet 2010, www.lesartsdecoratifs.fr

 

 
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