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JIM SHAW OU L’ÈRE DU SOUPÇON

Jim Shaw 'Left Behind' © Mairie de Bordeaux, photo F. Deval
Jim Shaw 'Left Behind' © Mairie de Bordeaux, photo F. Deval

Explorer l'imaginaire des sous-cultures et ses résonances dans les pratiques artistiques, tel est la mission lancée par le Capc de Bordeaux, avec cette monographie du californien Jim Shaw (né en 1952). Ses récentes peintures offrent un panorama halluciné des réseaux groupusculaires américains. Au risque de nous perdre, pauvres hères du vieux continent...

Le Capc, avec son architecture gigantesque et sa jeune directrice Charlotte Laubard, insuffle ce vent culturaliste, dont la scène française a cruellement besoin. Aux côtés des artistes trash californiens des années 80, Mike Kelley et Paul McCarthy, Jim Shaw pourrait être le plus sage, s'il n'envisageait pas une approche plus pernicieuse de la culture américaine. La dernière rétrospective francophone (et l'unique) remonte à 1999, au Casino du Luxembourg et au Mamco de Genève. Un profond travail historique avait permis d'envisager Shaw, comme le précurseur d'une lecture ‘fictionnelle', liant les pratiques artistiques aux sous-cultures américaines bigarrées. Les peintures sur toiles de théâtre, démarrées en 2003, servent de point de départ à l'occupation de l'espace réputé difficile du Capc. L'artiste précise ainsi: «C'est leur iconographie typiquement américaine qui me plaît. Je me dis qu'à cette échelle, elle peut fonctionner comme une caricature politique. On est dans la dernière ligne droite de l'élection présidentielle de 2004, sur fond de guerre en Irak et de débats autour d'une évolution sociale, mise en route par Reagan et Thatcher, puis consolidée par Georges W.Bush, qui nous a fait passer de la mythologie du New Deal au mauvais rêve néolibéral actuel.» (1) En dessinant la cartographie idéologique d'une Amérique perdant son leadership et s'enfonçant dans l'extrémisme religieux, Shaw réécrit à l'envers sa propre histoire, en démontant celle de son pays. On retrouvera ainsi autour de la nef, sa collection de brochures évangélistes, ouvrages millénaristes et autre littérature dogmatique, ayant servi d'inspirations à celui qui a grandi dans ces milieux ultra-conservateurs.

AMERICANA FOR EVER

Les trois fresques d'ouverture décrivent ainsi cette culture dite ‘post-dépression', en hommage à la culture mainstream de l' ‘americana', autour des valeurs de l'argent, du patriotisme et de la religion, conjurées par des beignets de saucisse, des donuts et des sucettes. La facture de ces peintures prête à la plus grande ambivalence, renvoyant dans les cordes tant le mauvais goût grand-guignolesque de la peinture californienne, que la subtilité trop stricte des références employées. Chaque figure minutieusement montée avec la technique du ‘cut up', inspirée de la Beat generation, rappelle à la fois la monumentalité de Rosenquist et la version marchande de Koons, totalement transfigurant ici en une épopée tragique. Avec ‘Le Laocoon à rubans de téléscripteur', le décor d'une devanture de magasin devient l'espace où se tordent de douleur, des traders en habit de cirque. Mordus par les chiffres, cette scène hallucinée décrit comment les têtes jonchées sur le sol renvoient aux tristes heures du capitalisme financier. On pourra aussi s'amuser à passer la nôtre, à travers ces trous dignes des photographies de foire, histoire de rigoler un peu plus de la morale de l'histoire. Il faut surtout voir en l'artiste, ce porte drapeau supposé des cultures souterraines sans esthétiques. En soumettant au regard du spectateur, l'imaginaire de ces uchronies - réécriture de l'histoire à partir de la modification d'un événement passé -, Shaw crée un syncrétisme à la croisée des genres. Il invente ainsi au tournant des années 2000 la religion de l'O-isme, basée sur une société matriarcale qui se développerait à rebours du temps présent. En découle une série de peintures, où des danseuses de music-hall sont happées par un aspirateur à huit tentacules sur lesquels planent des moustaches. Le spectacle moderne disparaît sous les couches délavées du progrès.
Jim Shaw se rapproprie par ailleurs depuis dix ans, un inconscient collectif tiré de la transcription de ses rêves apocalyptiques. Le labyrinthe en hommage à Jonathan Borofsky, présenté l'an dernier au Printemps de septembre à Toulouse, prend la forme d'une installation de panneaux aux multiples références. La magie inopérante laisse place à un théâtre d'ombres si cacophonique, qu'il en devient lassant. Les projections oniriques deviennent en revanche plus fascinantes, lorsque se profilent sur un papier peint, des banquiers obèses avec un œil au bout du pénis. On passera donc sur les théories du complot religieux et extraterrestre, pour envisager Shaw comme un réaliste expressionniste, dans la lignée d'un Philip Guston, Raymond Pettibon et passionné par les cultures régressives du melting-pot de Los Angeles. Shaw rejoint aussi ces artistes américains, engagés ces dernières années contre l'administration Bush, dont une histoire critique peut commencer à s'esquisser.

Damien DELILLE

Jim Shaw à CAPC Bordeaux, 7 Rue Ferrère, jusqu'au 19 septembre 2010

(1) Jim Shaw, ‘Révélations sur l'intrigue', dossier de presse

 

 
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