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PIERO GILARDI AU CENTRE DE CRÉATION CONTEMPORAINE DE TOURS : ‘ART POLITIQUE ET POLITIQUE DE L’ART’(1)

Piero Gilardi, Vu e de l’exposition ‘Leçon de choses’, CCC , 2010, ph otographie François Fernandez, courtesy Semiose Galerie
Piero Gilardi, Vu e de l’exposition ‘Leçon de choses’, CCC , 2010, ph otographie François Fernandez, courtesy Semiose Galerie

"22 juillet: (...) En Italie, un artiste connu pour ses tapis de polyuréthane figurant des paysages de jardins et de lacs aurait décidé d'arrêter son œuvre et de faire, pour ainsi dire, de l'art en parlant de nouveaux artistes: Piero Gilardi - Suisse lui aussi." (2)

Dans le journal de Harald Szeemann, la rencontre avec Piero Gilardi (et Jan Dibbets) est la date charnière ce mois de juillet 1968 dans la genèse de ‘When attitudes become form...', ce jour-là, il inscrit sur son carnet: "Et c'est là que commence la véritable histoire". Deux mois après les événements de mai 68, la notion même d'art est remise en question. Plusieurs solutions pour les artistes alors presque tous engagés: la plus radicale est celle de l'abandon de l'art pour "autre chose", un peu comme le mouvement des établis où des étudiants quittaient l'université pour aller travailler en usine. Ce sera le cas pour plusieurs artistes: Charlotte Posenenske qui reprendra des études de sociologie, Lygia Clark qui deviendra psychothérapeute, Hans de Vries qui retournera aux travaux de la terre ...
La seconde solution est celle du "dépassement de l'art": dès la fin des années soixante, la peinture industrielle de Pinot-Gallizio (que Piero Gilardi a regardée), face "aux pitreries rentables qui recommencent en permanence depuis 20 ans" (3), le chimiste d'Alba va déployer le premier programme anti-artistique qui posera la question des rapports de l'art avec la critique sociale, les sciences, les techniques. Mais très vite Debord va passer d'une avant-garde artistique à une avant-garde politique et Pinot Gallizio sera exclu de l'Internationale Situationniste.
Troisième voie, et l'on aura compris que c'est celle choisie par Piero Gilardi: rester ouvert à toutes les expérimentations, les aventures... Toujours en lien avec le tissu social. Ne pas se laisser enfermé dans une voie, même si c'est celle du succès commercial avec l'Arte Povera. On comprend alors un peu mieux le relatif isolement que le milieu artistique aura imposé à l'artiste turinois. Dans le même temps, Piero Gilardi n'a t'il pas cherché et souhaité cette position en marge du système? Prenons par exemple les œuvres les plus connues: les ‘Tapis - nature', réalisés à partir des années 1965 en mousse de polyuréthane, voilà des pièces esthétiquement séduisantes: morceaux de nature avec les éléments qui jonchent le sol: pierres, galets, troncs, feuilles... comme un prélèvement, les différentes parties sont comme soudées entre elles par une colle très puissante. La coupure est nette, un peu comme une tranche, les couleurs sont vives et belles comme le sol sous nos pieds dans nos promenades. L'accident, le chaos sont là comme le cycle biologique de la vie et de la mort. Il y a comme les prémisses d'une réflexion proche de la vague écologiste, mais déjà Piero Gilardi pointe la contradiction avec l'usage d'un matériau issu de l'industrie pétrolière et polluant...

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Les "Tapis - nature" seront exposés chez Sperone à Turin et chez Sonnabend à Paris. Dans le catalogue publié à l'époque, Jérôme Peignot décrit ce sentiment: "En vérité, le vertige de ce contact auquel nous sommes alors sujets, évoque celui que les enfants subissent et auquel ils s'abandonnent sans scrupule, lorsqu'ils se trouvent en présence d'un de leur jouet favori" (4). C'est qu'ils sont plus qu'une œuvre, plus qu'une marchandise formatée pour un commerce mais déjà volonté chez l'artiste turinois de faire sortir l'art d'un système et de le confronter à "l'expérience du quotidien". Mais quand on admet que l'art peut, doit changer la vie, l'artiste doit accepter de questionner son travail pour que ce travail soit effectivement part de la réalité sociale. Réalité ou utopie? Toujours est-il que Piero Gilardi ne se dérobera pas, abandonnant le schéma traditionnel du circuit artistique pour partir enseigner, travailler sous d'autres formes et avec d'autres: Nicaragua, Afrique, communautés indiennes...
C'est, l'époque le veut, le moment de la remise en cause de l'individu artiste et le rêve d'une pratique artistique collective plutôt calquée sur la production musicale ou théâtrale mais aussi sur l'agitation sociale: expérience communautaire, coopératives, autogestion, mouvements anti-psychiatriques, thérapies alternatives, débuts des revendications écologistes...
Proche de Piero Gilardi, c'est Pistoletto avec son groupe Zoo qui va tourner à partir de l'année 1968 et aussi par exemple Mass Moving à Bruxelles (lu dans le quartier des Marolles, alors éventré ces années-là: "Justice sera fête!")... Mais Turin c'est aussi Fiat et un artiste engagé comme Piero Gilardi ne peut rester insensible devant les licenciements du groupe automobile à partir des années 80. On va remplacer les ouvriers par des robots. La réflexion de Piero Gilardi va alors intégrer ce que l'on appelait à l'époque "les nouvelles technologies". C'est la formation d'Ars Technica avec Claude Faure et Piotr Kowalski, "besoin d'interagir avec cette intrusion grandissante et abusive de la technologie". Ce sera aussi le "Xiana Project", sculpture interactive montrée à partir de 1985 au Parc de la Villette à Paris et où le visiteur se promène en quête des cinq sens.

PARC

Il faut enfin parler du projet du ‘Parc d'art vivant', centre d'art et parc installés à Turin depuis 2002 et inaugurés en 2007, c'est un centre vivant, calqué sur le travail en rhizome de Piero Gilardi. Il accueille des artistes mais aussi des scientifiques et surtout le public, toujours invité à participer sous des formes actives: "C'est un croisement de liens générateur d'expériences artistiques". Michel Blazy, par exemple, y récupère les arbres de Noël morts après les fêtes, les troncs deviennent des tuteurs pour des plants de tomate. Les fruits deviennent les boules de Noël et partagés avec le voisinage, les graines sont replantées pour de nouveaux plants l'année suivante. A ce jour, outre Michel Blazy, sont intervenus dans le parc Dominique Gonzalez-Foerster, Gilles Clément... Certains ont parlé d'esthétique relationnelle avant la lettre et Nicolas Bourriaud est membre du conseil d'administration du parc. Mais Piero Gilardi cherche plus largement "un changement de la vie à travers l'art" comme une boucle avec le premier ‘Tapis-nature' créé après la découverte dans une rivière, près de Turin, de galets envahis par des déchets plastiques...
Il persiste ainsi de ces points de résistance dans le monde artistique, alors que les hommes politiques n'ont de cesse, aujourd'hui, de remettre en question cette époque et surtout ce qu'a vécu cette époque. Ils ont eu (un peu) peur ces années-là et vite ils ont fait en sorte que le commerce reprenne le dessus... A la question n'aurait-on pas pu calmer les situationnistes en leur donnant deux ou trois villes à construire? Guy Debord, en hommage au travail d'Asger Jorn et des habitants d'Albisola, répond: " Mais d'autres rétorqueront certainement que les conséquences eussent été les mêmes; et qu'en cédant un peu, on n'eût fait qu'augmenter leurs prétentions et leurs exigences; et qu'on n'en serait venu que plus vite au même résultat." (5)

"19 novembre, 21h: (...) Gilardi concevait le tout comme une réunion d'artistes, à partir de laquelle l'exposition se créerait tout naturellement: pas de transports, pas de marchands d'art, mais le résultat de la discussion entre les artistes, et de l'autocritique du musée. (...)
00h: Promenade nocturne dans les bois afin de rapprocher les points de vue."

Yves Brochard (critique et enseignant Université de Lille3)


(1) Les citations sont extraites de Piero Gilardi, ‘Not for sale', Les presses du réel 2002 et d'un entretien avec Piero Gilardi publié dans la revue Particules en octobre/décembre 2009
(2)Harald Szeemann, Journal et carnets de voyage touchant aux préparatifs et aux retombées de l'exposition ‘When Attitudes Become Form (Works, Concepts, Processes, Situations, Information)' et à rien d'autre Les Cahiers du Musée national d'art moderne 73 Automne 2000
(3) Michele Bernstein Elogio di Pinot-Gallizio Turin Galeria Notizie 1958
(4) Jérôme Peignot Gilardi Galerie Ileana Sonnabend, paris janvier 1967
(5) Asger Jorn Le Jardin d'Albisola Edizione d'Arte Fratelli Pozzo, Torino 1974

Centre de Création Contemporaine de Tours Piero Gilardi ‘Leçon de choses' du jusqu'au 7 novembre 2010, www.ccc-art.com

 

 
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