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9E BIENNALE DE SHARJAH: ‘PROVISIONS FOR THE FUTURE’

Pour sa neuvième édition, le comité artistique de la Biennale de Sharjah représenté par Jack Persikian et la curatrice Isabel Carlos, sous le haut patronage du Sheikh Sultan Al Qasimi, ont opté pour un modèle d’ouverture rarement aussi efficace dans le monde de l’art. Alors qu’un programme de performances et de films ‘Past Of The Coming Days’ curaté par Tarek Abou El Fetouh rythmait les moments forts de l’événement, l’ouverture de la Biennale coïncidait pour la première fois de son histoire avec la troisième édition de Art Dubai, foire d’art contemporain sous la houlette de John Martin pendant que se tenait la deuxième édition du Global Art forum réunissant de nombreuses personnalités du monde de l’art international.

Foncièrement prospective, rompant avec le modèle générique illustré par une guest list, la 9e édition de la Biennale de Sharjah s’est singularisée par un modèle d’ouverture avec un appel à projets lancé à travers le monde. Proposant de réagir en fonction du lieu et des problématiques ambiantes, ‘Provisions for the Future’ aura réuni une soixantaine d’artistes, dont les démarches d’une esthétique remarquable allièrent à la pertinence des regards un sens profondément humain. Aux prises avec la réalité conjoncturelle, certaines oeuvres parfois insoutenables étaient contrebalancées par des moments plus légers, dont l’humour n’était pas exclu. Connotée d’un sens politique en regard des référents culturels préférant le silence à une parole dicible, ‘Shushhhhh…’, l’installation sonore de Valeska Soares (1957 Belo Horizonte, based in Brooklyn) s’inscrivait en opposition avec la mise à distance grinçante de Halil Altindere (1971, Istambul) proposant ‘Portrait of the Sheikh’ (2009), le portrait du Sheikh masquant un coffrefort, face au néon de Nikolaj Larsen ‘In Shallah’ (2005).

AU COEUR

Théâtre de constructions effrénées, Dubaï, où rivalisent les gratte-ciels des grandes entreprises, fut à plusieurs reprises un thème d’inspiration. Reem Al Gaith (1985, Dubai) propose une installation processuelle mimant cette folie des grandeurs d’édification architecturale – l’artiste réalise une maquette en carton en plein milieu d’un vaste bazar de matériaux de construction, décor de l’intervention. Vision prolifère, symbole d’une modernité agressive en ses termes superlatifs (plus haut, plus cher, plus grand), la boulimie exponentielle fabriquant à vue d’oeil, grignotant peu à peu les limites du désert, s’accomplit dans la réinvention permanente du rêve de grandeur, à laquelle la circonspection de Diana Al Hadid (1981 Alep, based in Brooklyn) laisse songeur. Réalisées à partir des lignes de l’empreinte digitale de son pouce, les ‘Tours de Babel’, ‘Spells On Our Youth’ (2009), présentées sur la place à proximité du musée, se tiennent frêlement debout, tandis que d’autres sont renversées. Ces sculptures disent la fragilité d’un rêve consumériste tout inébranlable qu’il semble mais tellement en phase avec la crise actuelle, alors que le rapprochement formel avec les réalisations constructivistes parle aussi du risque des idéologies et leur inévitable obsolescence. Le contexte de vie de Sharjah fut aussi le point de dissertation de plusieurs démarches remarquables. Sur le mode de l’esthétique relationnelle, Maider Lopez (1975, San Sebastian) transforme la ville par la création de ‘Fountain’ (2009), une fontaine d’eau potable (rare dans la ville) et de ‘Football Field’ (2007-2009), un terrain de foot sur la place publique au coeur du quartier des arts, tandis que Mariam Ghani & Erin Ellen Kelly (1978, 1976, based in Brooklyn) signent ‘Smile, you’re in Sharjah’ (2009), un documentaire chorégraphié montrant la vie de la ville au quotidien (constructions, activités portuaires, commerces, populations immigrées, heures de prière, flâneries dans la ville). Nikolaj Bendix Skyum Larsen (1971 Denmark, based in London & Paris) concentre son projet sur les conditions de vie des populations immigrées indiennes, pakistanaises et sri lankaises travaillant pour la plupart comme taximen ou dans le service hôtelier. Son diptyque vidéo ‘Rendez-vous’ (2009) place le spectateur au coeur de familles séparées dans une tension émotionnellement perceptible, un écran montrant l’homme en sa terre d’adoption laborieuse, l’autre, sa famille restée au pays.

MISÉRABLE

D’autres démarches mettent l’accent sur les particularismes, qui s’estompent une fois présentés dans le contexte global d’exposition, démontrant de facto le dénominateur commun de la misérable condition humaine. Envisageant les contextes de vies dans le monde, ‘Spiteful of Dream’ (2008) de Jane & Louise Wilson (1967, London) met en scène une image disloquée et reflétée par plusieurs miroirs dans un dispositif désorientant. Se rapportant à l’étude menée sur l’immigration dans les Midlands et plus précisément à Derby, où se situe l’un des principaux centres communautaires pour les réfugiés de Bosnie Herzégovine et les deux plus grandes compagnies de transport (moteur d’avions Rolls Royce, Cie Bombardier) et d’employés en Angleterre, les images s’accompagnent du récit des souvenirs du voyage des réfugiés et demandeurs d’asiles rencontrés par les artistes dans la région.
Avec ‘Katchokwe Style’ (2009), Yonamine (1975 Luanda, based in Lisbon) propose une installation de dessins et de vidéos réalisée avec des sacs de sables sérigraphiés, qui se réfère au peuple ‘Tchokwe’. Espace ambigu tenant à la fois du chantier, de la tranchée de guerre mais aussi de l’espace de repos presque intimiste, des sacs de sable montrent l’inscription ‘Sand of beach’ entourant l’effigie de GW Bush, qui permettent de s’asseoir pour regarder les ‘sona’, dessins dans le sable dans la tradition culturelle en Angola, qui racontent des histoires à travers des symboles.
Plus effrayante, la vidéo de Liu Wei (1965, Pekin) ‘Hopeless Lands’ (2008) parle du développement de l’urbanisation en Chine. Sans détour, la caméra montre des fermiers des banlieues de Pékin se rendant au quotidien dans des décharges d’immondices. Semblables à des fourmis affairées, armés de leur fourche se bousculant pour atteindre l’objet de convoitise, ils éperonnent les sachets en plastique et autres déchets domestiques. Le temps passe. On les voit repartir le dos chargé d’énormes sacs, dont un faisant trois fois la taille de son porteur. Comme le dit l’artiste, la vidéo montre la réalité du moment.

‘NATIONS’

Si de manière assez grandiloquente, NS Harsha (1969, Mysore) parle concrètement de la symbolique des Etats avec son installation ‘Nations’ (2007) composée de 192 machines à coudre et d’autant de drapeaux, l’artiste pointe en filigrane le consumérisme diligenté par les flux migratoires et financiers. Plus intime, ouvrant sur le sentiment de merveilleux, Nadia Kaabi Linke (1978 Tunis, based in Berlin) propose ‘Under Standing Over Views’ (2009), une installation de fragments de peintures murales (publicités, tag, etc.) récoltés lors de ses séjours à Tunis, Paris, Berlin, Kiev, Venise, Naples, etc., suspendus au plafond par fils d’acier et formant dans leur ensemble la carte des Emirats. L’ombre projetée de cette myriade de fragments semble s’évanouir comme autant de souvenirs de vies passées.
Le contexte politique n’est pas épargné avec l’oeuvre photographique de Joana Hadjithomas & Khalil Joreige (1969, Beirut). Depuis le début de la guerre civile à Beyrouth, les murs de la ville recouverts de posters d’hommes morts pour leur idéal, en mission ou pendant le combat, rappellent la promesse d’une vie éternelle. Alors que le visage de la ville évoluait, les affiches rongées par le temps palissaient au point que les visages des martyrs n’étaient plus reconnaissables, leur silhouette fantomatique hantant le cadre. Les artistes ont photographié les affiches à plusieurs stades de leur effacement sur une période de plusieurs années. Cependant que l’oubli de ces hommes s’installait, les artistes constatèrent que l’image continuait de s’offrir dans la résistance. Faisant appel à des dessinateurs, Hadjithomas & Joreige proposèrent de leur ‘redonner vie’ par la retouche partielle de certains traits, dont le regard.
Au-delà de ces constats, les désirs de vie et de création retentissent à l’unisson avec ‘Un-drum/Strategies of Surviving Noise’ (2008 – 2009), une performance musico électronique de Tarek Atoui (1980 Beirut, based in Amsterdam) offrant une chorégraphie intensément physique. Tentative de briser des états de détention physique et psychologique, le concept de ce lien entre la machine (laptop, capteurs sonores), l’homme et la danse endiablée résulte du trauma vécu pendant son arrestation lors de la guerre du Liban (2006), durant laquelle il perdit partiellement l’ouïe de l’oreille gauche suite aux coups reçus.

POINTS DE FUITE

Il serait caricatural de résumer le propos de cette neuvième édition au monopole de l’expression politique, même si elle fut sans conteste très présente. Plusieurs démarches offrirent aussi des points de fuite essentiels, capables de transporter dans un autre temps non hostile et d’ouvrir sur des contrées de rêve et de liberté intenses. Hiroyuki Masuyama (1968 Tsukuba/Japan, based in Düsseldorf) propose ‘The Lost Works of Caspar David Friedrich’ (2007 - 2009), une installation LED light box représentant plusieurs tableaux perdus de Friedrich. De la même manière que le peintre romantique recomposait en atelier le paysage idéal depuis le paysage naturel, Masuyama profita de voyages à Venise, en Suisse et sur la côte finnoise pour réaliser un travail de repérage photographique, ensuite édité par procédé digital, jusqu’à ce que la ressemblance fasse illusion dans les moindres détails. Profondément intéressé par la signification du temps et de l’espace, Masuyama tente de capter le monde actuel pour recomposer une image perdue du passé.
Simryn Gill (1959 Singapore, based in Sydney) présente ‘Remains of the 9 volumes from the Collected Works of Mahatma Gandhi’ (2008 – 2009), neuf sphères réalisées à partir d’un volume des oeuvres complètes du Mahatma Gandhi (publiées par le gouvernement indien en 90 volumes en 1969). Déchiquetés, triturés, transformés en pâte à papier, les écrits sont devenus les mappemondes d’un savoir fondamental semblant être foulé aux pieds.
On n’oubliera pas non plus l’incroyable Basma Al Sharif (1983 Kuwait, based in Cairo) proposant plusieurs récits dans une vidéo ‘We Began By Measuring Distance’ (2009), où le narrateur raconte un jeu de mesure incessant (entre des villes, entre des fruits) n’entretenant pas de rapport immédiat avec les images filmées. Une manière de pointer l’inutilité de l’information, voire des faits, s’ils ne connaissent pas de relais probants.

Cécilia BEZZAN

9e Biennale de Sharjah, jusqu’au 16 mai. www.sharjahbiennial.org

 
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