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ENQUÊTE SUR LA CRISE DES ÉCOLES D’ART EN FRANCE : LE TALON D’ACHILLE

Cours au Black Mountain College à Asheville, North Carolina. Manuscripts & Archives, Yale University Library
Cours au Black Mountain College à Asheville, North Carolina. Manuscripts & Archives, Yale University Library

Les écoles d'art en France traversent actuellement une période de réformes très controversées. Crise?...Considérons ici l'école d'art plutôt comme le talon d'Achille du système actuel. L'héritage des exigences des avant-gardes (Constructivisme, Bauhaus et cie) au sein d'un monde néolibéral. Paradoxe? Ces exigences trouvent effectivement peu d'échos aujourd'hui dans les institutions d'enseignement artistique, peut être à cause de cette situation mal considérée qui ne sait plus de quel côté s'incliner.

Quelques symptômes alertent pourtant et pourraient confirmer le diagnostique de ‘crise' des écoles d'art en France: d'une part la fermeture l'année dernière de certaines d'entre elles et la même menace planant sur d'autres établissements. Les raisons: budgétaires et économiques, conséquences directes de la politique globale. D'autre part l'art français n'est pas en très grande forme depuis un moment, comme le témoignent des expositions telles que ‘La Force de L'Art', ainsi que le manque de visibilité des artistes français sur la scène internationale, la plupart d'entre eux étant issus d'écoles d'art. Mais est-ce que l'art est en forme quelque part ailleurs? Art, où es-tu? Quelle est la part de responsabilité de l'enseignement artistique? Quel art est-on en train de transmettre? Trop de questions se posent pour prétendre épuiser le sujet dans cet article. Il faut restreindre la question.

BOLOGNE

Par rapport aux réformes, il y a le célèbre ‘Processus de Bologne', très discuté au niveau des institutions d'enseignement supérieur en Europe. «Le Processus de Bologne signé par les différents pays européens en 1998 vise l'harmonisation des diplômes à échéance de 2007 en créant trois grades communs (la licence, le master et le doctorat) pour l'ensemble des formations supérieures ainsi qu'un modèle commun d'évaluation permettant une meilleure circulation des étudiants. Cette échéance concerne les écoles supérieures d'art au même titre que les universités et les grandes écoles de commerce ou d'ingénieurs. Le ministère de la Culture et de la Communication qui est l'autorité de tutelle pédagogique pour l'ensemble de ces établissements supérieurs d'enseignement artistiques (territoriaux et nationaux), s'est d'ailleurs engagé dans ce processus d'harmonisation...» (1)

En France, les écoles d'art sont régies par le Ministère de la Culture et de la Communication, à travers une Délégation aux Arts Plastiques, et non pas par le Ministère de l'Enseignement Supérieur. Ce fait leur concède un statut singulier et une autonomie relative par rapport aux critères plutôt quantitatifs de l'enseignement supérieur et de l'insertion professionnelle.
Le champ professionnel de l'art reste malgré tout difficile à analyser d'une manière objective, des critères subjectifs rentrant très vite en jeu dans le parcours professionnel d'un jeune artiste, autant que dans l'appréciation d'une œuvre d'art.
Le changement imbriqué par le Processus de Bologne implique des questions d'ordre idéologique, et la réforme répond d'une façon très réaliste à une demande globale du néo-libéralisme dans tous les secteurs de la société. Dans la logique de cette demande, l'économie et les jugements quantitatifs sont en premier plan. Peut-on évaluer l'art à partir de critères quantitatifs? Je reste méfiant.

UTOPIE

«Une commission de l'AERES (agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur), commanditée par la Délégation aux Arts Plastiques et par la Direction Générale de l'Enseignement Supérieur a été constitué en 2008 pour évaluer la ‘possible attribution du grade de Master aux titulaires du DNSEP (Diplôme Nationale Supérieur d'Expression Plastique, attribué en fin de cinquième année) délivré par des écoles d'art'. Son étude a porté sur sept écoles d'art françaises et son rapport pointe avant tout certaines insuffisances qui font directement écho à ces nouvelles exigences: elles concernent les enseignements théoriques, la recherche (‘au sens universitaire du terme') et ses critères d'évaluation, le mémoire théorique de fin d'études demandé aux étudiants pour obtenir le degré master (100 000 signes préconisés!)» (2)
Dans un article très récent du magazine ‘Artpress', Christophe Kihm souligne ces changements pour discuter les enseignements dans les écoles d'art et ses modèles. Je poursuis cette discussion pour interroger la pertinence de l'enseignement artistique actuel et la question de la recherche en art. Dans quel sens faut-il aller?
A titre personnel, je vois l'art comme un laboratoire de réalité. Je ne peux pas m'empêcher de me sentir concerné par le devenir des instances qui sont censés être des foyers pour l'art à venir, en France ou ailleurs.
Il est important de comprendre à quel point il est nécessaire de rester vigilant, afin de préserver les dernières structures qui nous restent dans la société - telles les écoles d'art - où les possibilités d'une utopie ou d'une alternative peuvent encore être expérimentées.
Mais avant d'aller plus loin, si l'on veut interpréter ces facteurs comme symptômes d'une vraie crise dans les écoles d'art en France, il conviendrait d'élargir le champ de cette crise à une situation sociale plus ample qui n'est pas nouvelle. Il faudrait alors assumer que les écoles d'art sont l'indice d'une crise interne au système, un élément paradoxal. Cette crise est constante, la culture marche comme ça et c'est grâce à ça que le système se renouvelle, à travers une sorte d'entropie interne. S'agit-il d'une condition contemporaine du capitalisme? Je ne sais pas, ça restera une question ouverte.

CHANGER

L'éducation est un outil indispensable pour la transmission artistique. On réclame des artistes qui puissent en même temps tenir un projet dans la réalité et qui soient engagés dans le développement d'un sens social de l'histoire. On ne prône pas l'ascétisme, il faut rester réaliste, mais il faut aussi un engagement politique quelque part ailleurs que dans la spéculation financière. On pourrait se demander dans quel but faut-il enseigner l'art aujourd'hui.
L'art est une affaire collective. La forme de l'art d'une époque est une réponse, consciente ou pas, à la forme de l'état de cette époque. Il s'agit d'une réponse à un système social et à un régime de réalité. Si l'on arrive actuellement à imaginer l'art sans utopie c'est parce que le postmodernisme (l'époque que nous traversons?) se trouve basé sur un système d'équivalences trompeuses où la seule position politique qui peut éviter le conflit serait le cynisme. Le cynisme dit ‘oui' à tout en souriant mais ne se montre jamais vraiment. L'utopie est une forme importante pour l'enseignement artistique et ne doit pas être écartée. Elle signale une direction possible pour développer quelque chose. Je pense que le postmodernisme à déjà commencé à montrer son obsolescence par rapport à l'actualité parce qu'il cache et obscurcit les vrais enjeux de toute pratique, artistique ou pas. Il faut changer d'époque.

RECHERCHE

La question posée sur les écoles d'art aujourd'hui retombe sur la vague notion de ‘recherche' en art. La recherche en art serait quelque chose comme un projet plastique à développer, mais ça n'explique pas tout car les critères par rapport auxquels cette recherche se développe doivent être transparents, afin de permettre une appréciation claire d'un processus artistique et de la direction qu'il prend. La transmission dans les écoles d'art est basée sur la connaissance d'un répertoire d'intentions, stratégies, concepts et formes qui contextualisent une pratique artistique et qui permettent de la ‘lire' par rapport à sa logique interne.
L'enseignement artistique doit être, par ailleurs, capable de faire face à la nouveauté et à tout ce qui peut être antagoniste aux modèles de compréhension en place. Les critères sont donc variables (et parfois même contradictoires). Voici une première difficulté afin d'argumenter un projet et de définir la recherche en art, dans une perspective contemporaine.

«La recherche en art, notamment de la part des plasticiens, peut être une des composantes de l'adossement à la recherche mais elle devra se définir avec plus de précision et d'exigence. L'enjeu est important: la recherche universitaire n'épuise pas le champ général de la recherche, pas plus que l'enseignement à l'université ne remplit la totalité de l'espace des enseignements supérieurs. Il n'en reste pas moins que l'université est la principale référence, avec des normes bien établies. Les autres domaines, connexes ou non, ne pourront revendiquer l'existence d'une recherche spécifique qu'au prix d'un effort exigeant de définition et de clarification..» (3)
Il serait naïf de croire que l'on peut simplement appliquer les mêmes critères pour évaluer la recherche «au sens universitaire du terme» à l'enseignement artistique, mais une réflexion sur ce sujet est urgente car il n'existe pas d'alternative systématisée au même dégrée qui en même temps soit efficace et non pas réductrice. La logique de la réussite professionnelle est dangereuse si elle s'établit comme seul critère.
Le défi actuel pour les écoles d'art (et par extension, pour l'art en général) en France, consisterait à définir la recherche artistique d'une manière transparente. Cette entreprise met en évidence le terrain ambivalent de l'art contemporain et de son enseignement: la valeur de ce qui représente la transmission artistique dans notre société, les parties de la société qui sont engagées et le sens dans lequel ces parties s'engagent à faire avancer les choses.
La complexité de l'enseignement artistique se déploie dans une pluralité des voix et des points de vue ce qui en fait un terrain fertile, mais s'agissant d'institutions publiques il y a toujours une idéologie générale. Il faudrait la chercher dans chacun des cas quand elle se trouvera cachée, pour mieux comprendre le terrain de jeu et savoir qui demande quoi et pour quoi.

Sergio VERASTEGUI


1. Cécile Marie, présidente de la Cneea (Coördination nationale des enseignants d'écoles d'art) et Michel Gellard, psycho-sociologue professeur à l'Ecole régionale des beaux-arts de Nantes, intervention dans le cadre des Assises Nationales des Ecoles Supérieures d'Art. ‘Actes des Assises Nationales des Ecoles Supérieures d'Art', Volume 1. Rennes, 6 et 7 avril 2006. Compagnons du Sagitaire, Rennes 2008.

2. ‘Quels modèles pour l'enseignement de l'Art?', Christophe Kihm, Artpress N.359, 2009.

3. ‘Évaluation prescriptive portant sur la possibilité d'attribution du grade de Master aux titulaires du DNSEP délivré par les écoles d'art' AERES, Agence d'Evaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur. Janvier 2009 (http://www.aeres-evaluation.fr/IMG/pdf/Evaluation_DNSEP-2.pdf)

 
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