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JEAN JACQUES LEBEL À LA MAISON ROUGE À PARIS : LE VIVACE AUJOURD’HUI

Jean-Jacques Lebel ‘Reliquaire pour un culte de Vénus’ 1998–2009
Jean-Jacques Lebel ‘Reliquaire pour un culte de Vénus’ 1998–2009

‘Soulèvements', l'exposition de Jean-Jacques Lebel, de ses œuvres et de sa collection, est purement sidérante, une entreprise de salubrité publique. Et le ‘montrage', terme qu'il préfère à monstration, réalisé en pleine complicité avec Jean de Loisy est plus qu'inspiré. Parcours.

Je n'aurais franchement pas osé ce (mauvais) jeu de mot paraphrasant Mallarmée, si je n'avais lu et entendu des avis qualifiant l'exposition de Jean-Jacques Lebel de pré posthume et de datée. Certes, elle plonge dans l'histoire et le personnage est hors normes, sans doute elle restitue les combats menés sur tous les fronts, c'est le jeu de pareille entreprise et celle-ci est menée avec rigueur, mais ces combats sont-ils désormais à consigner? Non, la pensée de Lebel garde toute sa vivacité, parce que, justement, «l'insurrection est immémoriale»; tout l'engagement de Lebel reste d'une stricte actualité. Il fut et reste un nécessaire agitateur. Et nous n'avons pas fini de condenser sa pensée dans le monde d'aujourd'hui. Face à la fadeur de bien des productions artistiques actuelles, cette exposition est une entreprise de salubrité publique. L'homme, de plus, est un étonnant collectionneur, pardon, un formidable collecteur.

‘MONTRAGES'

Depuis les années 60, Lebel traîne en effet derrière lui une réputation d'agitateur patenté. Mêlant art politique, refusant toute étiquette. Sans aucun compromis. «Le soulèvement permanent, explique-t-il à Jean de Loisy, découle de ma pratique de désertion par rapport au monde de l'art et à la société marchande. Je me tiens en dehors de l'idéologie dominante, en dehors des lois du marché, en dehors des normes religieuses et politiques. Je considère mes activités artistiques comme intrinsèquement politiques». Et lorsqu'il s'explique sur le pluriel de ce(s) soulèvement(s), il précise: «Pour moi, l'action artistique est congénitalement collective. Je ne peux envisager la mise en œuvre de quoi que ce soit sans que s'y intègrent d'autres subjectivités que la mienne, que je puisse les identifier ou pas, anonymes ou connues, contemporaines ou non. Ce travail collectif d'écoute des autres et de combinaisons de mes pulsions avec les leurs est forcément un processus insurrectionnel puisqu'il remet en question les fondements du capitalisme et de l'industrie culturelle qui en découle».
Lebel collectionneur fonctionne en fait comme un ethnologue; il collecte, une œuvre d'Arcimboldo ou d'aimables obscénités et autres paillardises, des objets chinés en brocante, ce à quoi l'initie André Breton alors que le jeune Lebel a quatorze ans, ou des statuettes Lobi, habitées de toute l'intensité des ‘arts sauvages'. Il y a Duchamp, Picabia, Man Ray, Breton, car Dada soulève tout, mais aussi Michaux, Queneau, Dufrêne, Tanguy, Saura, Schwitters, Kubin, Magritte, Masson. Il y a cette étonnante ‘chasse à la chouette' du 17e siècle français, comme il y a ces dizaines et dizaines d'obus de la première guerre mondiale, sculptés par des poilus. «Ah dieu! Que la guerre est jolie. Avec ses chants ses longs loisirs. La bague si pâle et polie et le cortège des désirs...», écrivait Apollinaire. Il y a les barricades, la commune ou cet autoportrait de Louise Michel qui ouvre l'exposition. Il y a l'horreur de ‘l'irregardable' comme il y a le martyre psychiatrique que vécu Antonin Artaud. Lebel est un véritable spéculateur, dans le sens noble du terme. Dans l'exposition, il procède par ‘montrages', soit la juxtaposition éclairante d'objets de natures matérielles, de dates, de formes et d'origines diverses, de statut. Et l'ensemble témoigne de cette attitude réfractaire à toute idée reçue, à toute bienveillance sociale et politique. Ce sont des ‘montrages' qui font sens.

EROS, RHIZOME

Jean-Jacques Lebel est aussi un infatigable promoteur de la poésie qu'il sortira sans cesse de ses ghettos. Le festival de la libre expression, Polyphonix ensuite, qu'il mettra sur rails. Faut-il rappeler qu'il créa le premier happening en Europe, cet ‘Enterrement de la chose' ou plutôt cette noyade de la chose dans la lagune de Venise, qu'il réalise en 1960. Ce happening sera suivi de bien d'autres, ‘Dechirex' en 1965, annonciateur de tous les chaos du temps, ‘les Cent vingt minutes dédiées au divin marquis', en 1966, paroxystiques. «Une saine révolte face aux cléricalismes de tous ordres» écrira Labelle-Rojoux. Lebel c'est une énergie vitale, pulsionnelle. En témoigne dans l'exposition cette salle ‘véNUs', dédiée à Eros, «le premier des dieux, celui qui fut songé» selon Parménide. Les érotiques de Grosz, Picasso, Erro, Dix, Molinier, Man Ray qu'il a rassemblé sont tout simplement somptueux. Eros jouxte la salle des amis où l'on retrouve Erro, Yoko Ono, Dietman, Rachel Laurent, Nam June Paik et tant d'autres autour du Monument à Félix Guattari que Lebel concevait en 1994 pour ‘Hors Limites'. C'est cela faire rhizome.
Notons enfin que si l'exposition se double d'un livre majeur sur Lebel, les Editions Yellow Now viennent de publier, côté Arts, un petit fac-similé de collages de l'artiste. ‘Angeli, frammenti capitolini' est un feuilleté qu'introduit Dominique Paini en ces termes: «Le collage est l'écriture, plus certainement du doute: rapprocher ce qui est peint et ce qui est feint pour reprendre une assonance aragonienne, n'est pas une entreprise innocente pour Jean-Jacques Lebel, lui qui aime tant jouer avec les vices et les pièges du regard pour prouver les vertus de l'art».

Jean-Michel BOTQUIN

La Maison Rouge, fondation de Galbert, boulevard de la Bastille, jusqu'au 17 janvier.

 
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