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NOUVELLES FESTIVITÉS PARISIENNES

La performance est la réalisation par excellence de la modernité. Elle accompagne son autonomie, fixe ses nouveaux principes (pas d'œuvre sans acte) et donne une dimension temporelle au travail de l'espace. Au point même que le genre ne se pose plus, hormis dans l'examen du mélange des arts. C'est la réflexion dans laquelle s'engage le Centre Pompidou pour son Nouveau Festival, qui passa du 21 octobre jusqu'au 23 novembre.

Lorsqu'en 1977 on inaugurait le Centre Pompidou, la programmation devait refléter une interdisciplinarité des langages, à l'image du bâtiment de Renzo Piano et Richard Rogers, qui est traversé par la vie urbaine parisienne. Sans commentaire sur la réalisation de ces missions, le directeur artistique Bernard Blistène propose pendant cinq semaines un nouveau rendez-vous, où performance rime avec ouverture. C'est en premier lieu l'ouverture gratuite du Centre et l'accueil de l'artiste protéiforme Heimo Zobernig, qui réaménage la Galerie sud en véritable espace de déambulation. La performance concerne d'abord la circulation des publics, dans la confrontation avec des dispositifs faits de rideaux, d'écrans et de rencontres impromptues: un labyrinthe de Jorde Pardo, une architecture comme point de mire par l'architecte Manfred Pernice, le carrousel de verre qui tourne à vide de Carsten Holler, l'installation interactive ‘Studiolo' réalisée par Zobernig en collaboration avec Franz West et Zlatan Vukosavljevic. Car l'accent est mis sur la proximité multiple des rencontres, et non sur le rendez-vous isolé avec l'artiste ‘performer'. Le corps de l'autre est ainsi prétexte à rassembler l'attention, notamment dans le kiosque électronique proposant des concerts quotidiens chez Olivier Vadrot et Cocktail Designers, où chacun est muni d'un casque d'écoute.
La perspective historique se mesure à l'aune de l'aménagement adjacent dans l'espace 315, confié au duo Sophie Perez et Xavier Boussiron. En trublion du milieu théâtral, leur mise en scène ‘Beaubourg-la-Reine' joue selon elle, sur «la mise en spectacle de la problématique de la performance» (1), où se concentrent les provocations musicales et théâtrales les plus diverses: les dessins d'après modèle du chanteur Philippe Katerine, la réinterprétation chantée de Brigitte Bardot par l'icône des années 80 Marie France, les cabarets occultes rejoués en conférence par Alejandro Jodorowsky. On le voit, la performance étend sa fonction fédératrice au cœur même de l'inconscient populaire et d'un certain usage de l'histoire revisitée. L'autre duo provocant, les scandinaves Elmgreen et Dragset, présente leur mise en scène ‘Drama Queen', avec l'écriture de Tim Etchells en accompagnement. Une discussion se trame ainsi entre les œuvres emblématiques d'un certain art moderne: ‘Quatre cubes' de Sol Lewitt tombe amoureux de ‘Elegy III' de Barbara Hepworth, tandis que ‘L'Homme qui marche' de Giacometti reste fidèle à son entêtement et se trouve raillé par ‘Lapin' de Jeff Koons. La confrontation des idéologies artistiques, qui dialoguent subtilement entre elles, ferait oublier cette pratique hybride des genres, qu'un commentaire pinçant de l'art rend juste divertissant.

AUTRE DECOR, AUTRE PERFORMANCE

Le lieu d'exposition comme rempart ultime à l'existence de l'art actuel, se trouve ainsi totalement dissolu par l'espace scénique. Pour preuve, la danse généreusement invitée par le festival, reconfigure une certaine pratique de la performance sur scène. La compagnie menée par l'espagnole La Ribot présente ‘Llamame mariachi', spectacle mêlant vidéo, danse et installation, au cœur d'une libération des ‘frontières' plastiques. La translation de la vidéo à la performance se situe dans une prise constante avec le réel: en plan séquence, trois danseuses se filment en mouvement, dans un parcours spatialement déstabilisant, confondant geste significatif et ‘désappréhension' de l'espace scénique. Ce mouvement se retrouve sur scène, autour d'une table pleine de livres d'art, que les trois danseuses vont au fur et à mesure ‘dégarnir', dans un mouvement contraire de décélération. Ailleurs, la danse se fait plus polémique, dans la pratique du sud-africain Steven Cohen et l'exhibition d'un corps meurtri par les questions identitaires, dans sa mise en scène ‘Golgotha'. Renouant avec la performance comme dépassement de soi, les présences de Cohen, tout comme des pionniers du théâtre expérimental américain The Wooster Group ou des films d'Yvonne Rainer, replacent néanmoins la performance dans sa perspective historique.
Lors de la conférence ‘Au risque de la performance', le critique d'art Yan Ciret a expliqué qu'il n'y avait plus «de distinction entre acte et représentation, ni entre haute et basse culture; maintenant, tout est devenu spectacle.» La démonstration s'est même payée le luxe d'un appel à l'arrêt de l'écriture, depuis que l'écrivain Frédéric Beigbeder avait reçu le prix Renaudot, dixit le critique et commissaire Jean-Yves Jouannais! Ses conférences-performances mensuelles de ‘L'encyclopédie des guerres' aménagent ainsi un espace d'échange avec le public, concernant les manifestations belliqueuses à travers les âges. Cette écriture impossible prend comme «principe celui de la candeur, et sa méthode, l'idiotie.» Sûr d'y trouver un moyen commode pour classer son entreprise, ce rendez-vous de conférence-performance place finalement le genre de la performance dans l'écueil des pratiques actuelles: tournées vers un passé à exhumer, un présent trop spectaculaire et un futur si incertain qu'on refuse d'en parler.

Damien DELILLE
est critique d'art et habite à Paris.

(1) Citations tirées de la conférence ‘Au risque de la performance' et du programme du Centre Pompidou

 

 
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