Une galerie ferme: la crise a-t-elle encore sévi? Bien au contraire! Deux nouvelles ouvrent leurs portes. Le capitalisme, processus de destruction-création, s'accorde à merveille avec la conception indienne du samsara. Création, conservation, destruction: ainsi se doit d'aller l'éternel cycle des existences. Bodhi Art, la galerie qui porta l'art indien aux plus hauts sommets des marchés primaires et secondaires de l'art contemporain international, n'existe plus à Mumbai que sous la forme d'un espace de stockage. S'y retrouve une gigantesque collection accumulée au cours de cinq années d'existence où se côtoient ceux dont les noms sont aujourd'hui connus de tous: Atul Dodiya, Subodh Gupta, Jitish Kallat, Sudarshan Shetty. Allez à Mumbai, demandez aux galeristes des informations concernant Bodhi Art, ils vous regarderont l'œil malicieux et se tairont. Bodhi Art restera la sublime victime d'une crise qui pourtant n'effraie guère les défenseurs de l'art contemporain dans la richissime capitale du Maharashtra.
La mésaventure de Bodhi Art n'empêche pas Tushar Jiwarajka et Bose Krishnamachari, créateurs respectifs des galeries Volte et BMB, ouvertes en septembre et octobre 2009, de regarder le futur avec confiance: leurs concepts et leur désir de faire des galeries un nouveau lieu de sociabilité avec cafétéria et librairie les y incitent. Ces deux nouveaux acteurs du marché de l'art se déclarent par ailleurs convaincus des mérites du dynamisme et du cosmopolitisme de la capitale économique indienne... alors même que les journaux multiplient les articles vantant l'effervescence de la scène artistique à Delhi. Interrogés à ce propos, les responsables de galeries mumbaiennes sourient: délaisser Mumbai pour rejoindre la capitale administrative? Inimaginable! Que les initiatives de collectionneurs privés se multiplient autour de Delhi ne signifie pas une présence massive d'acheteurs potentiels. Et les revenus des hauts fonctionnaires n'atteindront jamais ceux des grands patrons. L'Inde se métamorphose: la distinction entre les productions destinées au marché de l'art et les initiatives artistiques non marchandes fait désormais partie du discours officiel... et chacun tente d'établir son profil au sein du système en éclosion.
BMB
Installée dans un bâtiment du G.T. Marg, au quartier du Fort, Gallery BMB constitue une collaboration entre l'artiste et le commissaire d'exposition Bose Krishnamachari, 46 ans, et les mécènes Avanti Birla, Devaunshi Mehta et Dia Mehta. L'objectif de cet espace ouvert est d'offrir la possibilité aux amateurs d'art et aux artistes indiens ne pouvant parcourir le monde des grandes biennales et foires internationales de découvrir tout de même les dernières tendances de l'art contemporain. ‘The Dark Science of Five Continents', l'exposition inaugurale du curateur d'origine indienne Shaheen Merali, se veut une sorte de bilan de la globalisation, sinistre et non équilibrée. A côté de l'impressionnante installation de l'Indien Riyas Komu, l'exposition inclut les œuvres d'artistes internationaux tels les Anglais Jake et Dinos Chapman, l'Américain Jon Kessler, le Brésilien Tunga, le Nigérien George Osodi et le Chinois Wang Qingsong. Le catalogue présente les œuvres dans un contexte autre que celui de l'exposition. Imposant, il semble publié avec la pleine conscience d'écrire une page nouvelle de l'histoire de l'art et des pratiques artistiques du monde indien. En l'absence d'établissement public disposant des compétences et des moyens de proposer au public (comme le ferait le Wiels) un aperçu de la création internationale, une telle prétention ne peut être blâmée. Krishnamachari se déclare d'ailleurs pertinemment conscient de l'impossible rentabilité de son espace à l'heure actuelle. Les collectionneurs indiens n'étant pas ou peu habitués aux prix des œuvres sur le marché international, les pièces exposées ne peuvent réellement trouver acquéreur... Une possibilité plus aisée de générer du profit consisterait à proposer à la clientèle occidentale de nouvelles pièces des artistes les plus prisés sur le marché, ce qui devrait précisément être réalisé cet été! Amateurs d'art et d'échecs pourront en effet dès juillet 2010 se tourner vers BMB pour acquérir les tours, fous et cavaliers dessinés par Maurizio Cattelan, Tom Friedman ou Damien Hirst.
VOLTE
Implanté à Colaba, Tushar Jiwarajka, 31 ans, fondateur et directeur de la Galerie Volte, affiche lui aussi haut ses ambitions: l'ouverture de sa première exposition le 26 septembre 2009, ‘The Gallery is Dead. Long Live the Gallery', fut précédée par la publication d'un manifeste dans le document destiné à localiser les lieux de l'art contemporain dans les différentes grandes villes indiennes. Une réclame nationale donc! Pour sa deuxième exposition, ‘BREAK', Jiwarajka convie l'artiste Mukul Deora pour un show dont le vernissage satisfait journalistes et invités. Convoyés en bus depuis la galerie vers un terrain vague, Mukul les exhorte à détruire, masse en main, une auto. Ballet joyeux, bruyant et dangereux contre une icône de la modernité. Aujourd'hui, dans la galerie, rien n'empêche le visiteur de prolonger l'évènement sauvage: une masse est là, la carcasse aussi. Alors n'hésitez pas: frappez ! L'art participatif, clef du succès? D'estime sûrement, mais pas commercial. Ce qui importe finalement peu à Tushar Jiwarajka: son véritable objectif, c'est le développement dans le sous-continent indien d'un art ‘non traditionnel', expression par laquelle il entend désigner certaines pratiques artistiques occidentales déjà anciennes mais encore inexistantes en Inde comme les nouveaux médias et les performances (songez au coulage d'une automobile dans le béton par Mass Moving en 1974). Le choix du nom de la galerie en référence au Cabaret Voltaire zurichois semble cohérent et l'ensemble mené professionnellement. Il ne reste qu'à achever la cafétéria et ramener les dernières dizaines d'ouvrages d'occasion dans la librairie pour que la galerie s'inscrive fièrement dans le sillage des sites aussi proprets que provocateurs que Tushar Jiwarajka fréquente assidûment à New York, Londres, Singapour ou Boston.
VOISINS
Installée dans un immeuble voisin de Volte, la galerie Chatterjee & Lal a ouvert le 17 novembre ‘Simple Tales', une exposition dont l'accrochage juxtapose chefs-d'œuvre de l'art indien classique issus de collections privées et créations contemporaines, dessins et vidéos. À en croire la propriétaire du lieu, cette confrontation pacifique constitue une première magistrale en Inde. Elle suscite en tout cas l'admiration du voisin Tushar Jiwarajka, par ailleurs fasciné par l'exposition décorativo-syncrétique d'Axel Vervoordt au Palazzo Fortuny à Venise. À bien y regarder, l'évènement de Chatterjee & Lal constitue une belle incitation à la consommation d'art contemporain par les collectionneurs d'art classique. Une manière comme une autre de concilier l'Inde éternelle avec sa version moderne marquée par les disparités sociales croissantes.
Fidèles à leurs artistes et leur programmation, les galeries Sakshi et Chemould profitent de l'essor économique de manière moins tapageuse mais néanmoins aussi efficace. Sakshi Gallery, ayant récemment résolu ses problèmes de stockage auxquels sont également confrontées ses homologues mumbaiennes, présentait en novembre 2009 les derniers travaux du jeune peintre Uday Shanbhag. Apprécié de Marlène Dumas qui en possède une œuvre, Uday Shanbhag fait partie de cette nouvelle génération de jeunes artistes ayant l'opportunité de poursuivre tout ou partie de leur apprentissage dans le monde occidental. De retour dans son Karnataka natal (Inde centrale) après des études aux Pays-Bas, il dénonce dans ses toiles le destin cruel réservé dans l'Inde actuelle aux agriculteurs en recourant parfois aux contes et récits de l'Inde rurale traditionnelle. Gallery Chemould, l'un des premiers et des plus anciens fleurons de l'art contemporain indien, dont de nombreux artistes avaient été récupérés par Bodhi Art, a quant à elle quitté l'exiguïté de ses anciens locaux pour un vaste étage dans le même bâtiment que BMB. Elle y présentait en ce début d'hiver les travaux parisiens de l'artiste indienne Pushpamala. Souvent trop rapidement comparée et assimilée à celle de l'américaine Cindy Sherman, l'œuvre de la photographe et cinéaste indienne s'en distingue cependant par un intérêt approfondi d'étude et de réappropriation d'images majeures de l'Histoire de l'Art.
La découverte des productions récentes d'artistes indiens par les amateurs occidentaux ne peut généralement s'effectuer que par la visite des grandes expositions de groupe qu'organisent à leur tour les institutions publiques. Si l'invitation de certaines galeries de Mumbai aux grands-messes du marché de l'art (comme Project 88 à la Frieze Art Fair de Londres en 2009) constitue une alternative certaine à ce véritable problème, le procédé révèle cependant aussi toutes les limites de cette intégration. Plus vaste que New York, Mumbai ne compte pas encore autant de galeries mais le rêve indien existe autant que l'américain. Alors avis aux amateurs, quelque soit votre budget, n'hésitez pas: Mumbai vaut mieux que Dubaï!
Simon DELOBEL
Valerie VERHACK
Pour plus d'informations sur les galeries de Mumbai:
www.volte.in
www.sakshigallery.com
www.gallerychemould.com
www.gallerybmb.com
www.project88.in
www.chatterjeeandlal.com
www.galeriems.com