La dimension sonore de l'art implique une vraie contingence spatiale: toujours soumise au lieu de réception et au support de diffusion. Peu présent en galerie, souvent éclipsé par l'image, le son a trouvé récemment une certaine épaisseur, au cœur de pratiques éclectiques et exigeantes.
C'est en 1913 que les futuristes énoncèrent dans ‘L'art des bruits (Manifeste futuriste)', la traduction en sons des vicissitudes urbaines, résumée ainsi: «Il faut rompre à tout prix ce cercle restreint de sons purs et conquérir la variété infinie des sons-bruits.(1)» La reconstitution de ces machines intitulées ‘Hululeur' ou ‘Bourdonneur-Glouglouteur' rappelle, par la forme canonique du phonographe, les ‘Squizophone' du jeune artiste français Pierre-Laurent Cassière. Le port individuel de ses casques amplifie les impressions sonores, en même temps qu'il perturbe la stabilité environnementale, par un effet stéréophonique (amplification des moyennes et hautes fréquences, différenciation dans la perception des oreilles gauche et droite). Suivant l'orientation de la tête, les hiérarchies spatiales ainsi bouleversées renvoient à ces ‘sons-bruits' auxquels on ne fait plus attention. En accord avec Luigi Russolo, la perception s'étend à la complexité de l'environnement sonore, par le biais de cette prothèse machine.
Tirer ainsi profit des capacités extra-sensorielles, en plaçant le corps au centre du processus (l'utopie de la synesthésie), équivaut pour Cassière à tendre un fil dans le champ vibratoire de l'expérience, à l'image de l'installation ‘Vent tendu' (2007). Un câble en acier traversant une salle vide produit des ondes vibratoires, rappelant des bruissements et des souffles quasi inaudibles. Avec la position d'écoute du public le long du fil, l'évocation semble nier toute dimension visuelle, en se concentrant sur l'invitation auditive. Le son se trouve par la même libéré de sa contingence cinématographique, dont Cassière tente aussi de réduire la portée dans son projet ‘Expanded Soundtrack' (2008-2009). «Ce dispositif met en espace des mouvements de lumière liés de manière analogique (à la fois sensiblement et techniquement) aux sons et aux bruits produits. Pourtant j'évacue bien volontiers la question de l'image ou en tout cas, celle de la représentation, pour se focaliser sur le mouvement pur, ce qui est d'ailleurs l'essence du cinéma, bien avant l'image. Mais je ne crois pas du tout au principe de traduction du sonore en visuel et vice versa. L'approche ‘synesthésique' ne m'intéresse pas. Le lien se situe plutôt au niveau physique ou technique, dans l'invention d'une machine sonore et lumineuse, permettant une approche archéologique des médias.» (2)»
HABITER LE SON
On le comprend bien, l'exploration sonore se définit à partir d'un vocabulaire en expansion: machine sonore qui provoquerait une perturbation de l'expérience, images et objets comme mémoire auditive rematérialisée. C'est toute cette épaisseur sonore que développe Pascal Broccolichi dans l'installation ‘Binaural', lors de l'exposition ‘Sound by artists' dont il a été l'instigateur (3). Deux pavillons au rôle acoustique surdéveloppé élargissent le paysage sonore à 360°, par leurs surfaces concaves et convexes. De même, l'installation ‘Sonotubes', composée de tubes de plusieurs mètres de long, provoque des vagues de réverbérations et étend la durée de l'exposition. «Nous ne pouvons pas nier que la propagation d'une onde est un flux dont la durée de vie ne tient qu'à l'empreinte qu'elle laisse.(4)» Il s'agit bien de matérialiser l'impalpable impression acoustique, tout en reliant l'auditif et le visuel, non par compensation, mais par contribution élargie: «Cette expérience est très utile, moi qui ai un problème de dyslexie et qui n'ai pas trouvé meilleur moyen de sectoriser ma mémoire de la manière la mieux ordonnée possible. Je produis donc des œuvres sonores parce qu'elles sont utiles avant tout.»
Sa prochaine exposition(5) sera l'occasion d'une vraie réflexion sur le caractère in situ de ce type d'installation, dans une compréhension panoptique de l'espace de la galerie: « Il s'agira donc très certainement d'une exposition qui rapproche deux parties majeures de mon travail: la première concerne le son et sa mise en œuvre acoustique dans l'espace architectural; la seconde partie implique davantage le spectateur dans cette relation physique qu'il est invité à entretenir avec l'expérience de l'écoute.»
La question sonore trouve sa filiation dans les ‘4'33' inaugurales de John Cage et dans le potentiel auditif du silence. Lorsque Dominique Blais enregistre ainsi des sons nocturnes, lors de sa résidence à la Galerie de Noisy en 2008 et en offre une dimension fantomatique, il indique l'impossible utopie d'une épure sonore.
MARCHE DIFFICILE
La présence d'œuvres sonores dans les galeries marque par ailleurs l'ouverture vers un marché difficile. Le galeriste Frédéric Giroux remarque que «l'intérêt pour les artistes sonore n'est pas nouveau, mais il a longtemps été cantonné aux centres d'art et aux musées. Ceci s'explique pour des questions évidentes d'espace, de coûts de production et du faible intérêt de la part du marché privé. On peut dire que nous sommes avec le son, dans la même problématique qu'il y a une quinzaine d'année avec la vidéo. (6)» La position de ces artistes témoigne ainsi d'un détachement majeur avec la production performative de la parole. A l'inverse par exemple de l'écoute quasi-musicale d'une ‘anthologie du charabia', présentée par Antoine Poncet (7), l'installation sonore se caractérise surtout par le lieu de sa diffusion et l'étendue de son exploration. C'est l'enregistrement redéployé qui l'oppose au récitatif et au textuel, proche en ce sens des catégories distinctives nettement mises en valeur par le théoricien Bastien Gallet: «Projeter un son n'est pas l'installer, c'est en faire une image. Si l'installation sonore est l'art des étendues, la musique électroacoustique, elle, sera l'art des images.(8)»
Damien DELILLE
(1) Luigi Russolo, «L'art des bruits (Manifeste futuriste)», Milan, 11 mars 1913, reproduit dans ‘Son et Lumière. Une histoire du son dans l'art du XX ème siècle', Paris, Centre Pompidou, 2005, p.250
(2) Entretien avec Pierre-Laurent Cassière, janvier 2010
(3) ‘Sound by artists', avec Pierre Beloüin, Dominique Blais, Pascal Broccolichi, Pierre-Laurent Cassière, Emmanuel Lagarrigue, Arnaud Maguet, Michel Paysant, Jérôme Poret, du 4 avril au 20 juin 2009, galerie Frédéric Giroux
(4) Entretien avec Pascal Broccolichi, janvier 2010 et suite
(5) Exposition de Pascal Broccolichi, du 20 mars au 15 mai 2010, galerie Frédéric Giroux
(6) Entretien de Frédéric Giroux, janvier 2010
(7) Antoine Poncet, ‘L'audioguide universel', 19 janvier 2010, fondation d'entreprise Ricard, Paris
(8) Sébastien Gallet, «Composer des étendues, projeter des images: deux pratiques sonores», Circuit Volume 17, n°3, p. 24